Contrefaçon de médicaments : halte à la paranoïa

08/10/2013
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Les médias s’alarment d’une invasion de « médicaments contrefaits », qui pourraient faire des milliers de victimes. L’information tourne en boucle, à nouveau, sur France Info, France Inter, Métro, Le Point, etc1.

Il s’agit des conclusions d’un rapport de l’IRACM, Institute for Research against Counterfeit Medicine (Institut de Recherche contre les médicaments contrefaits), paru le 25 septembre 20132.

Cet organisme, présenté comme « indépendant », explique qu’il existe en Chine et en Inde de nombreuses usines qui fabriquent des copies non-autorisées des médicaments des sociétés pharmaceutiques occidentales comme Merck, GlaxoSmithKline, Novartis, Sanofi, etc., qui font habituellement les médicaments que vous achetez en pharmacie.

Il dénonce le fait que, dans les pays pauvres, les médicaments soient souvent de piètre qualité, surtout en Afrique. Des mafias bulgares, russes, chinoises, arabes, vendraient ces médicaments dans les territoires palestiniens, en Haïti, au Panama, avec des profits considérables.

Enfin, le rapport dénonce de nombreux sites Internet et « spammeurs » qui vendent des produits pour faire grossir les muscles (produits anabolisants) et surtout, pour les hommes, pour augmenter la taille et la dureté de leur… je m’arrête là, vous avez compris de quoi il s’agit. A Singapour, en 2008-2009, onze décès et vingt-quatre cas de comas auraient été liés à l’absorption de ces produits « virilisants ».

Tout cela m’a paru sérieux. Surtout que le rapport s’alarme du fait que les pays occidentaux seraient touchés de plein fouet par le phénomène.

Inquiet pour mes lecteurs, j’ai donc décidé de creuser plus loin. J’ai analysé l’épais rapport pour mesurer précisément le risque qui pèse sur leur tête, dont la votre bien sûr. Et les nouvelles sont très rassurantes :

5 cas graves en 17 ans

J’ai commencé par chercher les cas précis et documentés d’accidents réels qui se sont produits à cause de faux médicaments. Il y en a, en tout et pour tout, cinq qui sont cités dans le rapport de l’IRACM :

« En juin 1996, des sirops fabriqués en Chine auraient provoqué la mort de 88 enfants haïtiens. » (page 48)

 

« Injections de produits contrefaits pour un traitement contre l’anémie qui a entraîné le décès d’une jeune Argentine en 2004. » (page 18)

 

« Panama : en 2006, plus de cent enfants étaient victimes d’un médicament contrefait contenant du diéthylène glycol, un puissant solvant, inséré dans un faux sirop contre la toux. » (page 18)

 

« Singapour : les autorités sanitaires ont enregistré onze décès et vingt-quatre cas de comas liés à l’absorption de contrefaçon de médicaments liés à des dysfonctionnements sexuels en 2008-2009. » (page 19)

 

« Un sirop contre la toux ayant tué 84 enfants nigérians et qui contenait de l’anti-givre pour les véhicules (2009). » (page 17)

 

 

Cinq cas, depuis 1996, c’est cinq cas de trop. Et le fait qu’ils aient tous eu lieu à des milliers de kilomètres de chez nous ne retire rien à leur gravité.

Cependant, ayant beaucoup voyagé moi-même dans les pays où circulent le plus les contrefaçons de médicaments, en particulier l’Afrique, je peux vous dire que bien d’autres problèmes sautent aux yeux, et qui, malheureusement, menacent encore beaucoup plus les populations :

Voitures roulant à tombeau ouvert sur des routes défoncées, la nuit, sans phares, frôlant sans ralentir les malheureux piétons marchant sur les bords, malnutrition, nourriture avariée, eau contaminée, sida, opérations chirurgicales sans stérilisation des instruments, sans parler bien sûr des violences, agressions, des guérillas, du terrorisme, des guerres civiles.

Dans ce contexte (qui est une réalité quotidienne dans de nombreuses zones d’Haïti, du Panama, du Nigéria), l’urgence numéro un pour sauver des vies est d’établir un état de droit, où le pauvre ne risquera plus de se faire dépouiller à tout moment par des criminels ou des fonctionnaires corrompus.

Tant que cette condition de base, préalable à tout espoir de développement, ne sera pas établie, nous promettre que la « communauté internationale » va réussir à stopper les trafics de médicaments dans ces zones n’est qu’une sinistre farce.

Et chez nous ?

Quant à l’Europe, l’IRACM estime urgent que les dangers liés à la contrefaçon des médicaments

« soient désormais pris en compte par les décideurs pour qu’enfin soit mise en œuvre une action à la hauteur, pour contenir l’action du crime organisé, protéger les populations et éviter que l’état de droit ne se retrouve un jour menacé dans nos pays par le pouvoir acquis par ces criminels. » (page 9)

 

Diable, c’est donc sérieux !! Le « crime organisé » ! L’état de droit « menacé » ?!

Pourtant, lorsqu’il s’agit de donner des détails précis sur la menace, le rapport est obligé d’avouer qu’il n’y a en France aucun problème dans les pharmacies légales, et que le seul cas de contrefaçon repéré sur le territoire français ces quinze dernières années concerne des produits vendus… dans l’arrière-boutique d’un magasin chinois !

Et j’espère bien que ce n’est pas là que vous achetez vos médicaments, cher lecteur !

« Si la France reste protégée, et qu’aucune saisie de contrefaçon de médicaments n’a été faite dans des pharmacies légales, il n’en demeure pas moins que des trafics peuvent s’organiser en particulier avec des filières chinoises. Dans une enquête, le Service National des Douanes Judiciaires a ainsi établi l’implication d’un couple qui, de 2006 à 2008, dirigeait un réseau familial pour approvisionner en médicaments sa boutique parisienne et plusieurs pharmacies illégales à Paris. »

 

Il s’agissait bien entendu de plantes et produits chinois, destinés à une clientèle chinoise, et dont l’essentiel visait à stimuler les fonctions reproductrices de… vous avez compris ce que je veux dire.

Le rapport de l’IRACM s’inquiète aussi des médicaments frauduleux vendus par des « spammeurs » et autres sites Internet bidons hébergés en Russie ou au Kazakhstan, qui vous envoient des messages électroniques non-sollicités vous proposant des produits visant à vous stimuler…. là où je pense, encore une fois. Ces produits sont expédiés par voie postale :

« En France, les saisies douanières portent principalement sur de faux comprimés de médicaments contre les troubles de l’érec***. » (page 19). (NB : ces trois étoiles éviteront que ce message ne soit classé en spam).

 

Or qui, je vous le demande, est assez stupide pour aller cliquer sur ces messages, donner son numéro de carte de crédit, commander ces pilules et les avaler consciencieusement sans se douter de quoi que ce soit ?? Qui, je vous le demande. En tout cas, j’ose l’espérer, pas un seul lecteur de Santé Nature Innovation, ni aucune personne que vous connaissiez !

Et de fait, le rapport reconnaît lui-même, page 22, que :

« Entre 2001 et 2008, une quarantaine de cas de problèmes de pharmacovigilance liés à la prise de médicaments achetés sur Internet ont été déclarés à l’Afssaps. » (page 22)

 

« Une quarantaine de problèmes »… en sept ans. C’est encore quarante cas de trop, me direz-vous, mais c’est à mettre en balance avec les 350 000 accidents annuels liés à la prise de médicaments officiels, agréés, et vendus par les honorables laboratoires pharmaceutiques et pharmaciens qui se soucient tant de protéger la santé du public.

C’est la même chose aux Etats-Unis où le nombre de cas réels n’est guère plus impressionnant :

« Le nombre d’enquêtes ouvertes par la FDA (Food and Drug Administration) concernant des cas de contrefaçon de médicaments est passé de 6 en 2000 à 58 en 2008. » (page 20)

 

J’ai donc fini par attraper la puce à l’oreille, et par me demander ce qui pouvait bien motiver des gens apparemment sérieux comme l’IRACM pour essayer d’affoler les populations sur un tel non-problème, et surtout d’avoir le relai de toutes les radios et télévisions pour amplifier leur message.

Une drôle « d’indépendance »

Il m’a suffi de chercher cinq secondes sur Google pour m’apercevoir que l’IRACM, l’organisme « indépendant » qui publie ces informations, a été fondé par… Sanofi, le géant pharmaceutique français. (3) Ce qui n’est bien sûr pas précisé sur leur site Internet.

Cela ne veut pas dire que ce qu’ils racontent est faux, mais c’est tout de même intéressant de le savoir (et c’est intéressant aussi de noter que, sous leurs gros titres affolants, France Info, Le Point et les autres ne jugent pas utile d’en informer leurs auditeurs et lecteurs).

Or, quel est le but statutaire de l’IRACM ? On peut le lire en page 7 du rapport :

« L’Institut de Recherche Anti-Contrefaçon de Médicaments (IRACM) entend développer à la fois des actions pour mieux cerner le phénomène, pour sensibiliser et motiver les responsables, pour mobiliser les opinions publiques, pour prévenir les victimes potentielles et pour stimuler la mise en oeuvre de stratégies en prise avec ces problèmes, tant au niveau des Etats qu’à celui de la communauté internationale. C’est la raison d’être de l’IRACM. » (C’est moi qui souligne.)

 

Le but de l’IRACM est donc de « stimuler » les gouvernements du monde entier pour qu’ils augmentent les moyens consacrés à la lutte contre les fabricants de médicaments jugés non-conformes.

Cela s’appelle du lobbying, destiné à combattre les concurrents gênants des grandes entreprises pharmaceutiques.

Ainsi, quand vous lisez dans le rapport de l’IRACM que :

« La contrefaçon de médicaments constitue un phénomène en pleine croissance aussi bien dans les pays développés que dans les pays en voie de développement. Le nombre des victimes augmente, les revenus qu’en tire – quasi-impunément – le crime organisé transnational aussi. » (page 7)

 

il faut bien comprendre que les « victimes » dont il s’agit, sont d’abord… les actionnaires de Sanofi.

A votre santé !

JMD

 

Sources :

(1) Voir l’article du magazine Le Point à ce sujet : Contrefaçon de médicaments : le nouveau visage du crime organisé

(2) Rapport de l’IRACM, « CONTREFAÇON DE MEDICAMENTS ET ORGANISATIONS CRIMINELLES », septembre 2013 ;

(3) Pharmacrime.eu

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Commentaires sur l'article
''Contrefaçon de médicaments : halte à la paranoïa''

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11 Commentaires sur "Contrefaçon de médicaments : halte à la paranoïa"

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Rodolphe
Rodolphe

Vous avez une curieuse façon de compter: 5 cas graves= 284 morts+24 comas +?+?

Ju.vs.CF
Ju.vs.CF
Bonjour, J’aimerais souligner que, certes la lutte contre les contrefaçons de médicaments permet aux labos de ne pas perdre d’argent sur leurs produits, mais il ne faut pas oublier pour autant les autres motivations (majeures) de cette lutte. Comme dans tous les domaines, la contrefaçon est illégale, et d’autant plus… Lire la suite »
Armel
Armel
Je vis en Afrique, Ethiopie et je suis d’accord avec vous, l’ignorance, le manque de formation, le trop plein d’enfants, le manque d’hygiène SURTOUT ! tue beaucoup plus que les médicaments frelatés. Mais en Afrique le marché des laboratoires est un énorme marché ! antibio et compagnies ont de beaux… Lire la suite »
GUY C
GUY C
MERCI pour cet excellent décryptage. Ce travail est remarquable et d’une utilité fondamentale, car il est matériellement impossible au citoyen lambda d’effectuer en permanence ce décodage du prodigieux bruit de fond à visée manipulatrice qui pollue le flux d’information permanent auquel nous sommes soumis. Pierre DAC disait: « …Ceux qui n’en… Lire la suite »
Henry C.
Henry C.

Un merci particulier pour cet article dans lequel JMD remet salutairement quelques grosses pendules à l’heure !

mbacke
mbacke
et pourquoi les gouvernements indien et chinois ne font rien pour arrêter cette saleté çà ne peu pas continuer les pharmacies doivent absolument jouées leur rôle car c est eux qui achètent ces produits pour les revendre je parle de l Afrique comment un pharmacien peut il sachant que ce… Lire la suite »
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